Lendroit éditions avec Mathieu Renard
- 24 mai
- 11 min de lecture
Un espace dédié à l’édition, à la fois librairie, galerie, concept store… Fondée à Rennes il y a une vingtaine d’années par l’artiste Mathieu Renard, Lendroit éditions occupe une place singulière dans le paysage artistique et s’est imposée comme un point d’ancrage pour les pratiques éditoriales indépendantes.

---
>>> Pourquoi avoir voulu créer Lendroit ? À l’origine, cela répondait à quel manque ? Était-ce le besoin de fabriquer ton propre outil de travail, ou la volonté d’agir sur un contexte artistique, politique et local ?
En sortant de l’université ou j’avais fait mon mémoire sur l’édition d’artiste participative, j’avais en tête l’idée de monter un lieu dédié à l’édition d’artiste. Beaucoup d’amis artistes s’auto-éditaient mais peinaient dans la diffusion de leur travail qui est souvent le nerf de la guerre. À l’époque en France, il n’y avait pas à ma connaissance de lieu qui regroupait les activités de maison d’édition, espace d’exposition et librairie d’art imprimé. Je sentais la nécessité de créer un lieu de monstration, de diffusion mais aussi un lieu économique vertueux pour financer nos activités et rémunérer les artistes. Il y avait donc l’envie de créer un espace, un endroit identifié ou les artistes pourraient montrer et vendre leur productions et ou le grand public pourrait découvrir ce champs de l’art encore peu montré, en particulier pour les artistes et éditeurs contemporains.

>>> Au moment où tu lances Lendroit, à quoi ressemblait la scène rennaise ? Est-ce qu’un projet comme le tien pourrait encore émerger aujourd’hui ?
La scène artistique était assez active à l’époque même si peu d’espaces, on dit « artist run space » aujourd’hui existaient. À l’époque je faisais aussi un peu partie de la scène BD et beaucoup de gens faisaient des fanzines ou des revues. C’était l’époque ou la BD dite indépendante à exploser. Des dessinateurs montaient leur maison d’édition, soignaient le graphisme, le papier avec un petit côté DIY souvent soigné et créatif. L’ouverture de Lendroit en 2003 à lancer un signal pour les artistes visuels éditeurs : un endroit vous attends et il est à Rennes. Très vite le bouche à oreille à fonctionner et des artistes comme documentation Céline Duval sont venus et ont fait passer le message.
Depuis une dizaine d’années on a pu constater un énorme regain pour l’édition chez les artistes et en particulier la jeune génération. Depuis beaucoup d’endroits sont nés alliant souvent les activités de librairie et de maison d’édition. À noter aussi depuis près de quinze ans un incroyable réseau de Art book fair qui s’est constitué à travers la planète. Pas une semaine sans qu’un événement ne se déroule, en particulier sur le continent européen asiatique et américain.
>>> Est-ce que le fait d’être basé à Rennes plutôt qu’à Paris a été une force ou un frein ?
Avec le recul plutôt un frein. La fameuse décentralisation culturelle n'est pas toujours au rendez-vous et il est difficile de mobiliser un intérêt médiatique sur nos activités. En revanche, le fait d'avoir ce positionnement singulier (maison d'édition, librairie et galerie d'art imprimé) en "province" a sans doute favorisé un intérêt pour nos activités dans le grand ouest et une visibilité nationale et internationale.
>>> Si un artiste voulait aujourd’hui lancer un projet éditorial ou un lieu indépendant, que lui dirais-tu concrètement ?
Patience, pugnacité, énergie et réseau sont les mamelles d’un lieu qui perdure. Mais il faut aussi penser à la viabilité économique du projet, comment le faire connaître… Pour un projet éditorial (je conseille souvent des artistes qui ont des projets et qui viennent les présenter à Lendroit), plein de questions se posent sur l’aspect technique, la diffusion et bien sûr le cœur du projet : comment faire un livre qui sur le fonds comme sur la forme tirera son épingle du jeu. La production mondiale est tellement énorme, il faut une bonne idée de livre et une bonne réalisation. L’édition d’artiste est devenu un véritable medium à part entière, au même titre que le dessin, la vidéo, la performance. Faire une édition se réfléchit et se conceptualise. Mais le conseil que je donne souvent à des artistes qui veulent mettre tout leur travail en un seul ouvrage c’est qu’une bonne et simple idée fait souvent un bien meilleur livre qu’un recueil fourre tout et indigeste.

>>> Défendre des formes éditoriales indépendantes, montrer certains artistes, fabriquer des espaces de circulation alternatifs : tout cela engage forcément une vision politique. Quelle position Lendroit cherche-t-il à tenir aujourd’hui?
La même position qu’il y a 23 ans. L’art contemporain n’est ni à fétichiser ni à sacraliser et l’édition d’artiste est une pratique qui permets de contourner voire de se soustraire aux réseaux classiques. De plus l’art imprimé est abordable et permets de collectionner même avec de petits budgets. Enfin, l’édition d’artiste est à la fois un lieu d’exposition pour les artistes mais aussi un moyen de communiquer sur son travail par le livre et l’édition. Cela facilite une circulation, des échanges, des trocs et des rencontres. Pour moi l’art imprimé est un espace d’une grande liberté ou l’on peut tester des projets radicaux et singuliers sans prendre de gros risques financiers. Si j’ai pu fantasmer il y a quelques années sur le pouvoir rémunérateur de se réseau, il faut relativiser ;-) La plupart des éditeurs et des artistes que je connais ne gagnent pas d’argent ou très peu. En revanche ils ont le plaisir de ne pas s’adresser uniquement à des collectionneurs classiques. Je me souviens d’une dame prenant le temps de regarder les sérigraphies à la librairie et achetant une sérigraphie de Batia Suter en me disant : « je sais que je vais pouvoir la regarder tous les jours et qu’elle apportera à mon quotidien ». Plaisir total pour moi !
>>> Es-tu resté seul aux commandes artistiques pendant toutes ces années ? Ou est-ce que le projet s’est construit à travers des complicités, des regards extérieurs, des formes de collaborations ?
Pour résumé je suis le fil rouge depuis 23 ans, le vieux directeur artistique qui propose et insuffle des projets. Mais les collaborations furent très nombreuses avec des artistes ami.e.s. Beaucoup d’artistes invités, exposés ou édités furent des rencontres grâce à d’autres artistes. Le projet 4X3 que nous menons depuis 2019 permets aussi de co-curater des artistes. Nous sommes ouverts aux collaborations mais celles-ci se font le plus souvent par les rencontres que permets un réseau maintenant assez étendu. Le conseil d’administration de Lendroit a toujours eu des artistes en son sein, c’est très important pour moi ; ils apportent un regard critique, des propositions ou des conseils. Les choses prennent du temps mais parfois elles vont vite. J’avais découvert le travail de Nina Childress grâce à Guillaume Pinard. Quelques temps après je discute avec Fabienne Radi en lui disant que j’adorerai inviter Childress. Elles étaient amies, j’ai envoyé un message à Nina et la rencontre s’est faite comme cela.

>>> D’ailleurs, comment procèdes-tu pour la sélection des éditions proposées à la vente ? Elle est très ouverte : du fanzine brut à des objets éditoriaux plus conceptuels. Qu’est-ce qui relie toutes ces propositions ?
Nous essayons de proposer un panel d’une production actuelle, d’artistes reconnus ou non. Là encore, les propositions extérieures, les rencontres et les conseils sont toujours intéressants. Difficile de tout connaître aussi s’informer ou être conseiller par des amis artistes un primordial. Je crois que nous essayons de proposer des éditions qui avec le temps ne perdront pas de leur intérêt. A contrario des catalogues, recueils, les publications d’artistes font parties intégrante de leur parcours artistique et se regardent comme des créations à part entière. J’ai quelques livres, fanzines et impressions chez moi dont je ne me séparerai pour rien au monde, j’aurai l’impression de me séparer de chef d’œuvres ;-)
>>> Par rapport au début, quel rôle jouent aujourd’hui Instagram ou les réseaux sociaux dans la circulation des éditions et des artistes ? Est-ce que cela a changé la manière de découvrir ou de montrer les œuvres ?
Les réseaux sociaux se sont imposés comme des outils de communication que nous essayons d'utiliser sans en abuser. C'est aussi très chronophage et nos moyens humains ne nous permettent pas de mobiliser autant qu'il le faudrait mais il est évident que cela reste des moyens pour informer les personnes qui nous suivent. Nous essayons de les utiliser de manière à respecter le travail des artistes que nous mettons en avant mais rien ne vaut le contact direct avec les œuvres.

>>> On associe souvent les éditions indépendantes et artistique à une certaine culture visuelle liée à des formes dites “cool”. Comment tu te positionnes par rapport à cette notion aujourd’hui ? Qu’est-ce que le “cool” veut dire pour toi ? Est-ce une notion qui irrigue encore tes choix, ta manière de montrer, de sélectionner ou de faire circuler des objets ?
Ah ah ah. On rêve tous d’être cool ;-) Je me suis rendu compte, même si ce n’est pas une généralité que la plupart des artistes reconnus avec lesquels j’ai travaillé étaient les plus cool. Exigeants et pro mais souples et très adaptables. En revanche des jeunes artistes avec des boulots très moyens et un ego énorme j’en ai aussi vu beaucoup et ils sont souvent bien compliqués !
>>> Avec le projet 4x3, tu fais entrer des images d’art dans l’espace public et dans les codes de l’affichage publicitaire. Qu’est-ce qui t’intéresse dans ce déplacement ? Peut-on encore perturber le regard dans un espace saturé d’images ?
Le projet 4X3 était une réaction à des discours que l’on entends régulièrement sur un supposé élitisme de l’art contemporain. L’opportunité de proposer un projet d’art contemporain dans la rue grâce au budget participatif de la ville de Rennes nous a permis de proposer le travail d’artistes, sur des supports singuliers et tout cela entièrement gratuitement. A l’instar de ce que propose le festival Images Vevey en Suisse, je crois qu’il est possible de proposer une programmation artistique exigeante en dehors du fameux white cube. Je ne sais pas si les 4X3 perturbent le regard mais ils ont installé un rythme trimestriel ou les passants savent qu’ils vont découvrir le travail d’un.e artiste qu’il n’aurait peut-être jamais vu par ailleurs. Les 4X3 sont un support qui fait parfois un peu peur aux artistes mais le résultat est toujours un moment intense ou six images se déploient à ciel ouvert. La ville de Rennes a récemment supprimé tous les 4X3 publicitaire dans l’espace public. Il n’en reste que trois et ils présentent de l’art contemporain, un beau symbole je trouve.
>>> Chaque année, Lendroit prend part à de nombreuses foires à travers le monde et fonctionne autant comme une plateforme nomade, une véritable galerie que comme une librairie. Qu’est-ce que cette circulation permanente produit ?
De la fatigue !-) Plus sérieusement c’est vrai que nous participons depuis le début des années 2010 à beaucoup d’événements à travers le monde. Cela permets de diffuser notre catalogue d’une autre manière et de rester au contact d’un réseau très dense et actif. Cela donne parfois lieu aussi à des collaborations, des rencontres qui quelques mois ou années après deviennent des projets. Je pense a des artistes russes, brésiliens, tunisiens ou sénégalais avec lesquels nous avons travaillé suite à notre participation à des salons. Actuellement, pour des raisons économiques et de temps nous sommes obligés de moins nous déplacer mais nous essayons malgré tout de garder un pied dans ce vaste réseau.

>>> Entre la librairie, l’édition, la programmation, le commissariat et ton propre travail artistique, as-tu le sentiment de prolonger un seul et même geste ou de naviguer entre des positions parfois contradictoires ?
Les deux activités se complètent même si mon activité artistique personnelle ne représente malheureusement que 5% de mon temps dédié à la création. Je me dis parfois, pour me rassurer que mon travail artistique c’est Lendroit, cela évite de se poser trop de questions et c’est assez réconfortant de construire une « œuvre » pendant près de 25 ans. Finalement je passe la majorité de mon temps à défendre le travail d’artistes que j’aime ce qui est une sorte de luxe. Mon travail personnel ne subit aucune pression et se fait au gré du temps, des opportunités et des propositions extérieures. J’ai trouvé une sorte d’équilibre dans ce fonctionnement même si la lourdeur administrative et économique de la vie associative m’inciterait parfois à m’enfermer à l’atelier et à me consacrer à mon petit nombril. Mais il me semble que je m’ennuierai à passer toutes mes journées avec moi-même ah ah
>>> Qu’est-ce que tu apprends des artistes que tu accompagnes ? Y a-t-il des gestes, des méthodes ou des manières de faire qui t’ont particulièrement marqué, ou qui ont déplacé ta propre manière d’agir ?
J’apprends beaucoup et j’admire beaucoup d’artistes dont le travail me semble si intéressant, curieux, fluide… J’ai eu la chance depuis 23 ans de rencontrer des artistes qui sont aussi pour certains devenus des amis et je suis toujours étonné de pouvoir proposer des projets à des personnes que j’admire. Si il y a un endroit ou les choses ont pu se déplacer c’est de comprendre qu’assumer une position en tant que directeur artistique est profitable à tout le monde. Dire oui à un artiste jusque parce qu’on aime son travail est parfois risqué. L’échange, le débat et la contradiction sont souvent bénéfiques aux projets.
>>> Être à la fois artiste, éditeur et libraire déplace forcément une pratique. Avec le temps, as-tu vu un changement s’opérer dans ton travail artistique autant que dans ta manière de faire vivre le lieu ?
Les choses sont à la fois très liées mais aussi distanciées. En tant qu’éditeur et libraire j’essaie de défendre des projets qui me paraissent apporter quelque chose tant sur le plan artistique qu’éditorial. Les projets ne sont pas toujours « ma tasse de thé » au sens d’une appréciation très subjective mais correspondent pour moi à des démarches et des projets qu’il me semble important de soutenir à un instant T. Il n’en reste pas moins que beaucoup des projets résonnent avec ma pratique ou des questionnements que je peux avoir mais tout comme je ne pourrai manger tous les jours le même plat, j’essaie dans le domaine de l’art de rester ouvert à des pratiques diverses et plurielles.

>>> Après plus de vingt ans, qu’est-ce qui te motive encore ? Qu’est-ce que tu imagines pour la suite de Lendroit ? Est-ce que tu penses déjà à un “après”, pour le lieu mais aussi pour toi ?
Ce qui motive encore et toujours c’est la rencontre avec des artistes et la concrétisation de projets avec quelques uns, dans un échange et une complicité qui nourrit la recherche et les projets. La deuxième motivation c’est d’être un pont entre le travail des artistes et le public et la satisfaction de voir que malgré une conjoncture économique difficile pour beaucoup de gens, le choix d’acheter de l’art, même un petit zine à 5 euros reste un plaisir pour beaucoup.
L’avenir de Lendroit pour nous a deux priorités : trouver un autre espace mieux placé pour accueillir plus de monde et un nouveau site internet pour développer les ventes à l’international. Ce sont deux pans importants et urgents pour continuer d’assurer des fonds propres à la structure, fonds qui permettent de concrétiser des projets et d’assurer un avenir au projet. Ces priorités résonnent bien sûr avec des périodes de doutes et d’incertitudes qui dans le contexte actuel sont récurrentes. Les jours de découragement on pense forcément à faire autre chose mais quoi ? Le scénario idéal serait de pouvoir envisager les prochaines années dans un espace bien placé et passant et de pouvoir passer la main dans quelques années lorsque Mélenchon aura passé la retraite à 60 ans.-) On peut rêver et c’est ce que je m’entête à faire…
>>> Qu’est-ce que tu aimerais transmettre à une nouvelle génération d’artistes, d’éditeurs ou de commissaires ?
Si il y avait un message ce serait de croire en ses idées et d'oser lancer des projets. Mais il ne faut pas oublier qu'un projet comme Lendroit éditions ne laisse apparaître aux visiteurs.trices que le haut de l'iceberg. Les artistes et les éditeurs le savent bien, l'aspect glamour de leurs activités n'est qu'un faible pourcentage d'un travail invisibilisé : gestion, administration, logistique, financements, communications, ressources humaines… Quand on doit tout construire de A à Z, il faut se préparer à une course de fonds dans un milieu parfois très concurrentiel et ultra-capitalistique. Garder le plaisir de l'expérimentation, des projets et des rencontres tout en s'assurant un confort de travail et de vie est un équilibre indispensable pour éviter les désillusions.
Entretien réalisé par Vincent-Michaël Vallet