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Conversation avec Damien Rouxel – Faire ferme du monde

  • il y a 4 jours
  • 5 min de lecture

Interview donnée dans le cadre de l’exposition Des Pailettes dans le fumier à la Galerie Net Plus de Cesson-Sevigné.

Une exposition organisée par Les Ailes de Caïus pour le Glaz festival.


I'M COMING OUT, photographie de la série FIERTÉS, 2025 ADAGP 
I'M COMING OUT, photographie de la série FIERTÉS, 2025 ADAGP 

Damien Rouxel a grandi à la ferme avec tout ce que cela induit. Son travail tourne autour de ce lieu, mais aussi de ce mot. La ferme. Deux syllabes pour dire à la fois l’espace d’origine et l’ordre de se taire. Si je vous dis « je viens d’une ferme », vous imaginerez la carte postale : la campagne, les bottes, la boue, la vérité simple. Mais si je dis juste « la ferme », ou pire encore « ferme-la », tout bascule. Ce n’est plus une image, c’est une blessure. Et c’est peut-être là que commence l’œuvre de Damien Rouxel ; dans cette tension entre ce qu’on montre et ce qu’on veut faire taire. Son travail parle d’un monde qui ne fait pas de place à la fragilité, où les rôles sont distribués d’avance : le fils, l’ouvrier, le labeur, la vache et le taureau. Et ce monde, il ne le fuit pas. Il le retourne. Il s’y met en scène, il le détourne, l’incarne autrement, avec ses photos, ses performances. Il fait dérailler le système symbolique qui enferme les corps et les histoires. Parce qu’au fond, c’est toujours la même question : Comment s’émanciper sans rompre ?


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>>> Tes images ont quelque chose d’ambigu : elles caressent autant qu’elles cognent. Elles parlent de dureté, de travail, de revendication queer, mais avec une sensualité presque tendre.Comment tu tiens cet équilibre entre beauté et brutalité et l’humour parfois présent dans tes images ?


Il y a toujours cette idée d’être sur le fil, entre deux. Je crois que je suis construit d’ambivalences à l’image de notre monde.  Les hontes se transforment en fiertés. Les ruptures se révèlent liens. Les souffrances deviennent paillettes. 

Je ne sais pas quelle est la clé de cet équilibre (s’il existe) mais je crois qu’il se joue par la mise en jeux de mon propre corps. Je suis pétri de ce monde qui mêle labeur, tendresse, souvenirs, revendications et jeux d’enfant. 

Je crois que je suis un mélange des genres. C’est un peu comme les pots-pourris. On assemble pleins de petites choses et ça doit "normalement" sentir bon... Bon, ça fait un peu recette de gâteaux ou potions magiques qu’on fait gamin mais je crois que c’est ça. Ma formule à moi c’est de jouer. Comme quand j’étais enfant, en transformant mon environnement par le rêve pour vivre ma fantaisie. Comme si c’était une échappatoire, parce qu’il faut partir parce qu’on n’a pas sa place ici et qu’en même temps, plus on rêve, plus on s’ancre dans leur réalité qui s’impose.



>>> On t’imaginait peut-être reprendre la ferme, continuer la ligne. Tu as

choisi d’en faire une matière artistique, un terrain symbolique. Tu crois vraiment t’en être éloigné — ou tu continues, d’une autre façon, à labourer le même sol ?


Au départ, tel un exorcisme, il fallait extraire le mal et mettre cet héritage loin de moi pour m’en libérer. Puis rapidement un autre processus s’est activé et en embrassant mes aspérités les métamorphoses ont pu advenir. 

Pendant longtemps je me disais que la preuve de mes échecs envers ma famille, mon environnement social…, était de ne pas reprendre la ferme. Et aujourd’hui, avec le recul, que ce soit pour moi et mes proches, j’ai repris la ferme. A ma manière. 



>>> À la ferme, le corps sert. Il porte, il pousse, il obéit à quelque chose de très concret. Dans ton travail, il se met à parler, il devient image et symbole. Ce passage du corps qui exécute au corps qui s’expose, c’est presque une revanche. Qu’est-ce que ça change, de se réapproprier ce corps-là — celui qu’on a d’abord appris à faire taire ?


Nous sommes face à une scène de théâtre, mais à la ferme. Et comme au théâtre, avec ses artifices et toute son

artificialité, les acteur·ices masqué·es de leurs personnages parlent d’elleux et racontent la société. Ces scènes disent nos relations, nos histoires et nos travers. Sous vos yeux se jouent toutes les ambiguïtés, les questionnements et nos tentatives de vivre ensemble.

Les corps sont là. Et parlent à travers leurs maux. 

La ferme, elle, c’est le silence des sentiments. 



>>> Tu mets en scène ton propre corps, mais aussi celui de ta famille — comme si l’histoire intime devenait une matière plastique. Entre performance, autoportrait et mémoire collective, ces images rejouent quelque chose du lien, du rôle, du genre. Est-ce que cette mise en scène t’a aidé à te comprendre, ou au contraire à t’inventer autrement ?  


Ces mises en scène m’ont permis de me comprendre ainsi que de mieux les comprendre et tout cela par le jeu et l’invention de soi. Ainsi j’ai pu trouver ma place à la maison et leurs faire une place dans mon monde. 

J’ai toujours aimé les grandes compositions, les grands récits, les grandes mises en scène aux émotions exacerbées. Et moi je mets en scène des gens de tous les jours, des taiseux qui par leurs présences touchent. D’une certaine manière il faut toujours être lae plus belleau, lae plus apprêté·e et que malgré tout, les coutures soient apparentes, les blessures à vif et que la persona soit la plus juste possible. Là encore c’est une affaire d’ambivalence.

Être à la fois roi, victime, star d’un show un peu miteux, fils prodige... comme si Narcisse à la découverte de son reflet,

n’en tombe pas amoureux, mais apprend à aimer chacune de ses facettes en (se) jouant de ses reflets.



>>> Tu parles d’un monde que l’art contemporain regarde rarement, ou toujours de loin. Cette position en marge, c’est une posture critique ? Bien sûr il s’agit simplement de là d’où tu viens ; il peut s’agir de fidélité. Mais tu aurais pu parler d’autre chose, t’en détacher. Pourquoi ne pas le faire ? Est-ce que c’était vraiment possible ? 


Mon existence rurale ainsi que dans le monde de l’art contemporain est politique. Je serai toujours fils de paysan·nes, cela ne changera pas, et influencera toujours ma manière d’être au monde. 

L’’art contemporain qui regarde la ruralité et parfois la ruralité qui regarde l’art contemporain. Ce sont deux mondes distincts qu’on aime généralement bien conserver séparer. Mais certaines personnes tentent d’être passeuses, de créer du lien et de rendre visible que ce n’est pas forcément comme on le pense, comme on veut le penser ou on l’imagine.

Ces deux mondes qui se "regardent" remplis d’aprioris et qui se jugent... Des réalités qui sont différentes et surtout des rapports de domination. Cette histoire est très binaire. La mienne aussi.

C’est la guéguerre culture populaire et "haute culture". Moi, je joue sur les deux fronts, au-dessus de la frontière mais bien ancré, un pied chez l’un, le second chez l’autre.

À l’intérieur, je suis papiers peints fleuris, boule à facettes disco, lectures féministes, canevas, iconographies et paillettes. Je suis rempli d’images de toutes sortes, et jamais je ne serai white cube. Les corps et les images sont travestis pour s’imposer à leurs regards.

Montrer à l’un qu’il est digne d’intérêt, à l’autre qu’il doit revoir ses jugements, que l’un peut être moins marginalisé et l’autre moins marginalisant, et montrer aux deux qu’ils peuvent cohabiter.

J’ai leurs codes. Je suis façonné de tout ça. J’en accepte et en rejette d’autres. Mais j’essaie de faire filiation ou de m’inscrire dans une lignée pour les prochain·es


Entretien réalisé par Vincent-Michaël Vallet


IMAGES : Des paillettes dans le fumier, vues d'exposition, 2025, ©Stéphane Mahé - ADAGP

 
 
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